Mercredi 17 juin 2009 3 17 /06 /2009 03:18
                        
Cher stylo tout neuf,

 

Il est tard désormais. Je gis dans mon lit, sur le dos, penseur, je fume. Les yeux perdus entre les sinuosités délicates crème grises et bleue acier de ces vagues envolées. Le plafond de la chambre, à la peinture craquelée semble se mouvoir, fuir mon regard. La journée s’achève, son bilan est en boite, datée, et près à y être archivé. Cette cigarette est la meilleure de toute, c’est celle qui me fait accepter toute les autres. Elle m’enivre et se déguste dans un silence presque religieux. Ce moment n’a pas de prix, je profite du spectacle de ces danseuses gitanes nicotinées, sensuelles, envoutantes et dévouées, évoluant à même ma paume et se perdant dans l’obscurité. Leurs jambes n’ont de fin que leurs cheveux, crème, gris et bleu.  Je pense au nouveau jour qui est sur le point de naitre, à ce que je veux y mettre. Je pense à la perfection, au souvenir, à l’oubli aussi.


Je m’imagine bien ecrivant, …c’est plutôt La classe... Ecrire, écrire, écrire, en voila une bonne idée. La énième solution toute faite à tous mes problèmes. La quintessence des solutions miracles. Commencer à écrire comme on arrêterait de fumer, ou de boire. La discipline que j’ai beaucoup cherchée. Ecrire comme on se mettrait au régime, aux légumes vert, au sport, se jeter à l’autre, changer de peau, changer de gris. Confesser ses phobies et fantasmes. Ecrire pour parler de toi, de moi, d’émoi, y  trouver un allié, un adversaire à sa taille, faire le ménage, la pluie, le beau temps, et surtout semblant. Ce serai  un journal , ça me plais assez, non pas que je veuille raconter quotidiennement ce que j' ai eu au dejeuner,  mais plutot prendre la dicipline de tenir, jours apres jours un recueil de ses songes et reflexions ...«Écrire, c’est faire du tri » j’ai entendu ça dans un film de Klapisch, et j’aime assez. La vie se doit d’être un immense bordel pour valoir la peine d’être vécue, admirée et enviée, c’est une succession de tentatives plus ou moins réussies, c’est surtout la force intarissable d’essayer à nouveau, encore et encore. C’est comme un énorme bureau sous les factures et autres paperasses diverses pour lesquelles l’écriture serait une série de pochettes chemisées multicolores à élastiques. Ma vie est un immense bordel, qui me frustre un peu parfois, j’y cherche des panneaux d’indications. "La paix intérieure, 30km".


               Je suppose donc que si je me mets à écrire, je vais y voir un peu plus clair, je vais prendre un peu plus le contrôle du bordel, gagner un peu de temps et d’espace, avoir une longueur d’avance, voir venir, prendre le volant, organiser, sortir la tête hors de l’eau et respirer enfin. Peut être même qu’avec le temps et de la chance je trouverais des réponses à une question qui m’a été posée il y a bien longtemps déjà et qui tourmente toujours mon petit univers tranquille : « Qu’est ce que tu veux faire quand tu seras grand ? » Personne ne vous dit à quel âge est-on grand. Les « grandes personnes » qui se reflètent dans les yeux brillants de Peter pan ou de Saint Exupery ne donnent pas vraiment envie. A quel âge ? Nait-on chiant ? Ma vie aujourd'hui est comme en plein virage, et j'ai bien peur de sortir de la chaussée. J’ai la trentaine, et pour tout bagage, un doctorat en perte de temps, et une maitrise en câlins. Je suis passionné, j’ai voyagé et je me pose toujours beaucoup de questions. Sans être complètement passif pour autant, je n'essaye pas du tout de réussir à n'importe quel prix, je ne me soucis pas beaucoup pour ma vie professionnelle ou pour ma retraite, je prends même le risque, ou le luxe - appelez ça comme vous voudrez - d'éventuellement tout faire foirer. Réussir sa vie vaux mieux que dans la vie. J'ai un sacré atout : je n'ai aujourd’hui pas peur de l’avenir. Peut être qu’un jour je me porterais plus responsable, que j’aurais des enfants et des engagements, et qu’alors je pourrais douter de n’être à la hauteur de ces responsabilités, mais pour l’instant, non, ce n’ est pas le cas.

 
              Respecter mon instinct a longtemps été ma principale ligne de conduite. La fougue, l’optimisme et le manque de contrôle de toute cette énergie intérieure m’ont fait prendre des choix que je n’ai heureusement encore jamais eu à regretter, mais pour combien de temps ? Mon corps se conduit comme un enfant compulsif, un être immature et épanoui auquel je dois encore tout dire. Mange ! Dort ! Sort prendre l’air ! Fais attention à ton dos ! Mais vas-y ! Vas aux toilettes ! Je fais tout dans l’extrême, l’exubérance même, et je ne souhaite pas fondamentalement changer tout ça, mais seulement apprendre à vivre en societé, et anticiper l’heure où j’aurais pris de l’âge et perdu l’envie et l’énergie. Mon futur est plutôt flou, et c’est tant mieux. J'en suis donc  reduit à me dire qu'il me faut changer mes habitudes sans pour autant me changer moi même.
J’aimerais de tout cœur rester parmi vous, mais il y a pour cela certaines tentations auquel je dois renoncer et surtout certaines concessions que je ne serais jamais près à faire. Si je pouvais faire un vœu de ceux qui s’exhaussent ce serait celui de garder le sourire à tout prix, à jamais. Ici ou ailleurs, de devenir un vieillard ébahi, toujours immature, sans regrets, au facies forgé par l’amour  des autres et le don de soi. Je souhaite en être capable sans avoir à fuir.  La route a souvent été ma seule compagne . Elle a toujours été très fidele et généreuse, ainsi que jalouse et exigeante… Une vraie femme latine.


              Je sens que le sommeil me cherche, le temps est venu pour moi d’abdiquer, je pose mes compagnons, éteins la petite lampe et respire profondément. Le calme y est le prix et
la récompense. Je pense aux couleurs et odeurs de la pluie dehors, Je peindrais demain d’optimisme et de tons orangés. Demain rimera avec possible.

 

 

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"Si je n'étais pas parvenu à écrire grand-chose, c'est qu'être heureux me prenait tout mon temps. D'ailleurs, nous ne sommes pas juges du temps perdu..."

       Nicolas Bouvier


 

 

 

 

 

 

 

 

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